Après les Garçons Sauvages, on ne rêve plus pareil

L’histoire du premier long-métrage de Bertrand Mandico, Les Garçons Sauvages, peut se résumer simplement. Ils sont cinq lycéens volages, qui se retrouvent dans les griffes du « Capitaine », un homme massif et charismatique, après un crime collectif. La croisière que leurs parents leur ont payée est censée les rendre doux et dociles. Mais l’escale sur une île bien particulière va les faire chavirer.

 

Ce qui frappe en premier dans ce film, c’est son esthétique biscornue. D’une part le réalisateur français a tourné l’intégralité du film en pellicule 16mm, ce qui est aujourd’hui très rare, parce que le numérique est trop « dur » pour lui. Au-delà de la posture, le rendu des images est très vibrant, presque vivant. La lumière projette constamment des ombres vacillantes sur les personnages, créant du mouvement à l’intérieur des cadres, creusant un espace en écho aux émotions des personnages.

Bertrand Mandico essaye d’être dans un rapport organique aux choses qu’il filme, c’est pourquoi il tient à cadrer lui-même ses films, se laissant guider par son intuition pendant que l’action se déroule. Cet aspect organique se retrouve dans les décors. L’île sur laquelle les jeunes hommes descendent est peuplée d’une végétation foisonnante et fantaisiste, pleine de symboles phalliques, de liquides plus ou moins visqueux et de fruits rappelant des testicules (qui révèleront paradoxalement leur caractère féminin). Nous sentons véritablement la matière du film, particulièrement sur les corps qui sont souvent sales, épuisés ou tendus ; Mandico n’a pas peur de la sueur.

 

 

Notons d’autre part que Les Garçons Sauvages, majoritairement en noir et blanc, subit des irruptions colorées qui viennent chatouiller nos pupilles par leurs bleu, vert, rose chatoyants, scintillants, comme alcoolisés. Le noir et blanc permet quant à lui une hybridité de l’image, grâce à un aller-retour permanent entre studio et décors naturels (les magnifiques plages de sable noir à la Réunion). La technique de transparence, qui consiste à projeter des images derrière les acteurs en guise de décor, vient nous faire perdre nos repères pour mieux s’abandonner à l’ambiance.

Cette hybridité esthétique se retrouve brillamment dans les réflexions qu’apporte l’intrigue sur la métamorphose et le genre. Les cinq garçons sont joués par des femmes dont le corps permet de créer une ambiguïté épatante sur leur genre. Les questions de l’androgynie et de l’identité traversent Les Garçons Sauvages, par le motif de la virilité et celui de la séduction. Il y a entre les garçons une tension qui dépasse l’amitié par moments, dans des scènes érotisées. Le passage par un univers onirique donne une véritable justesse au propos, qui n’assène rien au spectateur. Au contraire, ces interrogations sont de l’ordre de l’implicite, elles courent d’abord sur notre peau, nous immerge, s’instille dans notre esprit seulement après coup, lorsqu’on repense au film.

 

 

C’est aussi le son qui nous happe. Tout a été fait après le tournage. Les dialogues ont été postsynchronisés, les ambiances et la musique composés ensuite. Le travail sur les voix a permis de rendre légèrement plus graves celles des actrices au début du film pour les masculiniser. Plusieurs voix-off s’entremêlent, une narratrice et les garçons, pour que le point de vue ne soit jamais figé. La musique de Pierre Desprats contribue à l’atmosphère organique des Garçons Sauvages. Elle prend des teintes psychédéliques, va au bout des sonorités qu’offre le synthétiseur, introduit des chœurs. Ses motifs sont comme des bouffées de vapeur.

En fait, nous sommes autant enivrés par le film que les garçons par l’île. L’univers doucement corrosif dans lequel nous plonge Bertrand Mandico persiste quelque part en nous, longtemps après le visionnage. Les presque deux heures du film passent à toute allure et la fin du long-métrage ne semble pas rassasier notre appétit. Si Mandico parvient à nous faire entrer dans son monde, qui peut paraître âpre et repoussant pour certains, il nous a pris au piège et nous donne envie d’aller voir le reste de son œuvre protéiforme et prolifique. Le cinéaste de 48 ans tourne sans cesse, un court et un moyen-métrage sont actuellement en post-production et il travaille déjà à un nouveau long et une série.

Malgré sa sortie discrète, Les Garçons Sauvages est trouvable depuis le mercredi 28 février dans quelques salles des grandes agglomérations. Pour patienter Bertrand Mandico a aussi réalisé il y a quelques mois le clip de la chanson Apprivoisé de Calypso Valois.

 

 

Corentin

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