Booba de Bergerac : quand le rap s’inspire de la littérature.

« Qui en France prétend connaître le rap ? Quel journaliste peut écrire sans faire de fautes de frappe ? »

 Bettina Ghio, originaire d’Argentine, est docteure en littérature. Arrivée en France au début des années 2000, c’est après les émeutes des quartiers populaires de 2005 que Bettina Ghio réélabore sa vision du rap français, frôlant presque une expérience mystique : « j’ai vécu une puissante expérience esthétique au contact de cette musique : le bruit que j’entendais auparavant est devenu du sens, des textes, des rimes, des figures de style, des voix fortes. J’ai même éprouvé un sentiment de déjà-vu avec des textes littéraires qui me tiennent à cœur. »

« Sans fautes de frappe : rap et littérature » est l’aboutissement d’un déclic artistique. L’auteure tacle dès les premières lignes tous ces gens qui prétendent que le rap est dans sa globalité bon à jeter, un genre apparenté à une génération inculte et illettrée, voire même « anti-France », en osant exposer aux lecteurs des comparaisons entre textes littéraires et morceaux de rap. A la base thèse universitaire, ce livre (parfois technique – l’auteure n’est pas docteure pour rien – mais toujours compréhensible) se base sur un corpus de texte de rap s’étalant de 1990 à la première décennie des années 2000. On y trouve entre autres des textes de NTM, IAM, Oxmo Puccino, Booba, Kery James. Parallèlement, on y trouve des textes d’Edmond Rostand, Céline, Sartre, Jacques Brel, Georges Brassens (la liste est longue).

Avec cette tentative de prendre au sérieux un morceau de rap, de présenter le rappeur non plus comme une machine à produire de la haine ou encore des textes creux, dénués de sens, mais comme un « chroniqueur social », engager socialement mais aussi en recherche artistique, Bettina Ghio soulève des problématiques sociétales et esthétiques sans jamais forcer une interprétation ni tomber dans un jugement subjectif.

La mise en parallèle des grands thèmes de la littérature, comme par exemple la critique de l’Etat et de ses institutions, est subtilement traitée. En littérature, et même chez les grands chansonniers français, la critique de l’Etat, de la police, bien que pouvant faire scandale, est glorifiée et perçue par les bonnes mœurs comme un acte de révolution sur bien des points de vue. Pourtant, dès lors que le rappeur tente d’exprimer sa vérité, se révolte, on crie à l’appel à la haine, sans jamais prendre en considération les revendications qui se cachent dans les morceaux, ni même les références, les arguments d’autorité.

La tension sous-jacente liée à la question coloniale y est abordée mais aussi traitée d’un point de vue linguistique : il n’y a pas dans les textes de rappeur un refus de la langue français mais au contraire, de nombreux morceaux de rap sont des tentatives auprès de la société française de faire reconnaitre réellement la présence multiculturelle en France, sans pour autant renier la culture et/ou la langue française. La langue parlée est une ressource stylistique assez propre au rap, de nombreux morceaux se bâtissent sur la construction d’un dialogue ou d’un échange verbal qui tente de reproduire une situation de défi, de joutes verbales, de clash. Le rap est sans doute le meilleur représentant de ce qui résulte d’un brassage linguistique : il mélange les cultures, les niveaux de langue, les références. On peut retrouver aussi bien des rimes et des figures de style présents chez de grands auteurs dans le rap français de ses débuts à aujourd’hui.

Le rap est une performance de la langue, le reflet de la vraie langue parlée est bien plus consistant dans un morceau de rap qu’ailleurs. Les bons rappeurs sont des passeurs de la langue courante, de la société telle qu’elle est réellement vécue et non pas comment elle est officialisée. Après la lecture de ce livre, on ne peut plus nier le sérieux du rap, puisque le nier reviendrait à rejeter toute la littérature qui a fondé les références et la culture de cette éloge de l’insolence.

Ps : cela va sans dire, un morceau considéré comme « commercial » d’un rappeur d’une qualité objectivement mauvaise ne reflète pas l’essence profonde du rap.

  • « Sans fautes de frappe : rap et littérature » Bettina Ghio, Editions Le mot et le reste, 288 pages, 21 €

Besos sucrés, Cégé.

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