Les cheveux qui volent et les sourires volés – Mektoub My Love, d’Abdellatif Kechiche

Destin mon amour. Destin j’aime jouer avec tes courbes insolites, insolentes parfois. Destin j’aime voir briller dans tes yeux les flammes du hasard. Mektoub My Love, le nouveau film d’Abdellatif Kechiche, sonne l’heure d’un destin qui se vit au jour le jour, au fil des rencontres sur la plage, des retrouvailles d’amitiés enfantines et du dancefloor d’une boîte de nuit.

 

Malgré une sortie moins remarquée que le film précédent, La vie d’Adèle, grâce par une palme d’or à Cannes en 2013 et à cause de nombreuses polémiques sur ses longues scènes de sexe, Kechiche n’hésite pas à renouer avec son obsession du corps et de la chair. En témoigne une des premières scènes du film, très explicite, qui vient à la fois nous mettre face à l’univers dans lequel nous nous apprêtons à plonger, sans préambule (comme si Kechiche s’adressait à nous pour nous dire « voilà le cinéma que je fais, vous savez à quoi vous en tenir pour les trois prochaines heures, entrez ou pas dans mon humble demeure ») et peut-être réduire l’impact des nombreux panoramiques de la caméra vers les fessiers des comédiennes, qui ne correspondent pas à des crampes du caméraman. Mais s’arrêter à ces menues considérations serait oublier de nombreux autres détails qui font de Kechiche un cinéaste très intéressant.

 

Mektoub My Love raconte un été dans la ville de Sète (le tournage a pourtant eu aussi lieu en partie en Espagne et au Portugal). Amin rentre de ses études parisiennes et retrouve Ophélie, une amie d’enfance, son cousin Tony. Le film vogue entre ce que ces retrouvailles remuent et les rencontres que vont réaliser nos trois protagonistes. Sur le ton des vacances, Kechiche arrive à trouver une justesse très précieuse dans tous ses personnages. Cela tient à des dialogues très bien écrits, qui surfent sur l’esprit des commérages familiaux pour attiser notre curiosité. Explorer les non-dits, les « on-dit » et ce qui se trame dans le fond des yeux. Sentir ce que cache un sourire, la salive derrière un baiser. Les personnages secondaires, comme la mère d’Amin et Kamel, un cinquantenaire alcoolique qui essaye d’emballer toutes les jeunes filles à sa portée, sont vraiment impressionnant.

 

Le film a beau se dérouler en 1994, nous le ressentons au présent. Abdellatif Kechiche parvient à nous donner l’impression de temps réel, chaque scène semble se dérouler sous nos yeux comme dans la vraie vie grâce à de nombreux angles de caméras, un découpage qui multiplie les coupes et une caméra toujours mouvante. Nous sommes près des corps et des visages qui s’approchent et s’éloignent sans cesse au gré du désir. Le montage laisse la place qu’il faut aux silences et aux paroles que l’on devine creuses, dans la frénésie enivrante de la fête. On regrettera seulement un usage approximatif de l’appareil photo argentique par Amin, quelques images ou musiques trop appuyées et deux ou trois dialogues un peu moins fins que le reste.

 

 

A travers ce film Kechiche questionne l’amour et l’amitié, leur porosité et comment le temps crée des fissures entre les deux. Les histoires se font, se disent, s’éparpillent puis se défont (ou pas). De ces multiples situations ressortent quelques enjeux dramatiques saillants autour du trio Amin, Ophélie, Tony, qui restent sans résolution au bout des trois heures. Le sous-titre canto uno appelle en effet à une suite, qui émergera des 900 heures de rushes issues du tournage. Nous patientons déjà et souhaitons du courage aux monteurs dont la liste s’allonge au générique.

 

Corentin

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