Clips, pub et cinéma, qu’ont-ils en commun ?

Parfois on voit passer des événements sur son fil d’actu facebook, sans trop y prêter attention. Lorsque j’ai aperçu l’annonce d’une conférence sur l’histoire du vidéoclip, j’ai tout de suite été intrigué. Denis Walgenwitz, qui a travaillé dans la pub et réalisé quelques clips en animation, est venu à Nantes le 5 février dernier présenter quelques points clés de l’histoire du clip. L’occasion pour moi de montrer par quelques exemples comment les clips aujourd’hui sont en dialogue permanent avec le cinéma et la publicité.

 

Denis Walgenwitz a étonnamment commencé son propos en exposant le clip Oh la la de PNL, afin de montrer à quel point l’imagerie des chanteurs actuels ressemble à celle qui avait court aux débuts du siècle dernier, lorsque le cinéma en était à ses balbutiements. A travers des « phonoscènes », les chanteurs populaires de l’époque performaient une chanson sur une scène de théâtre face caméra, comme Dranem, filmé par Alice Guy. Si l’on considère que ces phonoscènes sont les ancêtres du clip, le cinéma est bien l’une des racines évidentes du clip. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

 

Une industrie qui se porte bien

Plus que le cinéma c’est du monde de la pub que se rapproche aujourd’hui le clip. On retrouve en effet les mêmes personnes qui gravitent autour de ces deux industries selon les besoins du marché et des fins de mois pas toujours facile. Un exemple tout-à-fait récent : Dave Meyers, qui a signé le clip de « All the Stars » pour Kendrick Lamar (mais aussi Humble, Loyalty…), a d’autre part réalisé des pubs pour Foot Locker, Reebok, Adidas et j’en passe ! Citons également Johnny Hardstaff qui, avant d’avoir réalisé le court-métrage pour Jimmy Whoo présenté en novembre sur Pensées Parisiennes, avait déjà filmé un bon nombre de voitures pour Honda ou encore tourné des publicités pour Sony. Il est plus rare de voir des réalisateurs de clips passer au grand-écran, ou des clips réalisés par des cinéastes, même si Michel Gondry ou encore Xavier Dolan avec Hello d’Adele font figure d’exception. Le clip est un domaine qui se porte bien, à en juger le nombre de vues ahurissant qu’atteignent les vidéos de certains artistes sur YouTube (bientôt cinq milliards pour Despacito…). Bref, cette proximité influence donc nécessairement l’esthétique actuelle des clips. Les codes de la pub y sont assimilés, puis revisités, approfondis, détournés… Parce que le but même de ces deux formes est différent. La publicité ne se soucie que de vendre un produit, quand le clip a des ambitions souvent plus vastes que faire acheter le nouvel album de tel ou tel artiste.

 

Un métissage esthétique

En même temps, n’oublions pas qu’à l’heure d’internet et du streaming, le clip renvoie forcément une image de l’artiste, surtout pour celles et ceux qui ne sont pas diffusés sur les médias traditionnels. Le duo PNL par exemple, n’accorde jamais d’interviews, laisse peu de photos sur les réseaux sociaux, l’image des deux frères passe donc essentiellement par leurs clips. Un certain nombre de rappeurs fonctionnent de cette manière, comme Booba, Niska ou Sofiane… Une vitrine de leur (toute-)puissance, qui les amène à bloquer une autoroute ou poser à côté de R2D2.

 

 

Mais si on creuse plus en profondeur, vers des artistes plus indépendants, on s’aperçoit que de nombreux clips proposent d’aller plus loin que la construction d’une identité visuelle de l’artiste, ou tout simplement ailleurs. Lomepal, tout en se mettant en scène dans plusieurs de ses clips, propose des images qui mettent en perspective le texte et la musicalité de ses chansons. On retrouve le rythme surexcité de Pommade dans le montage et le traitement des couleurs, la délicatesse des sonorités de Yeux disent à travers la mise en scène onirique d’un couple ou encore l’ambiance ambigüe et le décalage de Club, où Lomepal performe sa chanson pour l’anniversaire d’une patiente dans un hôpital. Ce dernier clip me fait penser à celui de Pass This On du groupe d’électro-pop suédois The Knife. Le ton est tout aussi magnétique (un peu moins de malaise dans l’air), avec une touche supplémentaire de mystère et une utilisation du ralenti qui polarise les corps des protagonistes.

 

 

Dans une autre veine, le rappeur parisien Ichon (souvent accompagné par Loveni et Myth Syzer sous le nom Bon Gamin) propose dans le clip Backstage une réflexion sur sa propre image et sur celle qu’on montre de nous-même sur les réseaux sociaux. Il s’agit d’une mise en abîme du tournage en studio d’un clip kitchissime au possible. La profusion des moyens techniques et effets visuels bariolés contraste avec certains éléments, comme le fait de mettre un Iphone au bout d’une énorme grue ou d’employer quatre hommes pour porter une espèce de Jetski sur lequel trône Ichon accompagné d’une fille surmaquillée. Un peu pour figurer les caprices de l’artiste qui se prétend être le centre. Le clip détonne par son rythme déséquilibré, le tournage étant à plusieurs reprises interrompu par des appels reçus sur le téléphone du rappeur. Un jeu sur les formats de l’image, passant du 16/9 à celui d’un écran de téléphone accentue encore le déséquilibre. Les deux formats se rejoignent à la fin de la chanson où Ichon semble prisonnier derrière l’écran vert de son téléphone, comme enfermé dans sa propre image, son propre fantasme de lui-même. Au-delà du montage, le chaos du tournage se répercute sur la musique qui oscille souvent entre le diégétique et l’extra-diégétique (c’est-à-dire qu’on l’entend parfois comme les personnages l’entendent à l’intérieur de la vidéo).

 

 

Comment parler de l’actualité du clip sans citer celui qui a fait l’année 2017 grâce à de nombreux prix ? Il y a bientôt un an sortait Territory de The Blaze, qui avoisine aujourd’hui les dix millions de vues sur YouTube. Succès mérité pour ce clip : en quelques plans, nous sommes transportés au Maghreb, sur les pas d’un jeune homme de retour sur sa terre, interprété par Dali Benssalah. Le corps et le visage de l’acteur dégagent une énergie et une émotion saisissante, notamment lorsque la chorégraphie est synchronisée avec les touches musicales. D’une grande sobriété, Territory se distingue par son montage plutôt lent, épousant la structure du morceau, des cadres assurés qu’on imagine pesés au milligramme près, et quelques mouvements de caméra virtuoses. Nous sommes emportés par la clarté et la simplicité de l’histoire racontée, englobés par la musique en nappes de The Blaze. On danse avec les personnages au ralenti, on fume avec eux une clope au-dessus de la ville à la tombée de la nuit, les corps prennent littéralement vie.

 

 

Peut-être que ce qui fait la force de ce clip est le fait que les images et leur enchaînement ont été pensées conjointement à la musique. L’écueil de certains clips est la tendance à n’être qu’une illustration de la chanson mise en images. Le tout devient intéressant lorsque la vidéo vient transcender ce qui se joue dans la musique, ou vient en contre-point. Parce que finalement, le cinéma c’est des images et du son. Et quand ces deux-là s’accordent, ça peut faire des miracles.

 

Corentin

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