La Douleur : mourir vivante

Paris, 1945. Marguerite retrouve des cahiers qu’elle ne se souvient pas avoir remplis. Il s’agit bien de son écriture sur les pages, pourtant les mots qui s’y trouvent lui semblent venir d’une étrangère. Cette femme, c’est Marguerite Duras, dont Emmanuel Finkiel adapte pour le cinéma le roman La Douleur, en grande partie autobiographique. Ce dernier est issu des propres cahiers de l’écrivaine, rédigés dans l’attente du retour espéré de son mari des camps de concentration. Le film est un long flashback retraçant une année de la vie de cette femme, une année de solitude, à s’accrocher du mieux que possible à la vie.

Dès le premier plan, l’esthétique du film est posée. On y découvre en gros plan le visage de Marguerite, interprétée par Mélanie Thierry, qui se détache du fond laissé flou. Des pommettes saillantes, des cheveux fins qui gravitent autour d’un front soucieux et une cigarette à la bouche (comme dans la quasi-totalité du film). L’actrice rayonne entre un Benoît Magimel dévoué malgré ses intentions peu louables et un Benjamin Biolay un peu monocorde.

La mise en scène est minimale, resserrée autour de ce personnage féminin pour capter la moindre de ses émotions. Quelques trouvailles visuelles et sonores permettent à Emmanuel Finkiel de rendre perceptible l’intériorité de Marguerite. Un travail sur le flou notamment, ainsi que les vitres et les miroirs, qui rendent l’image des personnages trouble ou légèrement dédoublée, pour souligner le doute de la jeune femme quant à sa raison de vivre ou alors le double-jeu des hommes qui tournent autour d’elle en l’absence de son mari. Un plan sur Marguerite à bicyclette seule sur la place de la Concorde ou l’effet des phares de voiture sur le plafond d’une chambre viennent avec justesse dépeindre la solitude de la jeune femme. Un subtil jeu sur les espaces sonores nous plonge dans l’esprit souvent torturé de Marguerite. L’effet est renforcé par l’omniprésence de la voix intérieure du personnage, hantée par la langue particulière de Duras. Si ces mots nous donnent envie de lire ou relire le livre, ils ont tendance à figer notre regard, enserrer le récit dans une direction, montrant ainsi les limites du cinéma dans l’adaptation d’une telle œuvre.

Comment raconter la seconde guerre mondiale en 2018 ? La Douleur fait le choix remarquable de l’intimité d’une femme, qui est l’intimité de nombreuses autres femmes, que l’espoir de revoir un jour leur homme maintient en vie. C’est par la petite histoire que Finkiel parvient à mettre en tension des interrogations intemporelles et universelles : comment vivre le manque, envisager la possibilité de ne plus revoir l’être aimé ? Et s’il ou si elle revient, qu’est-ce qui aura changé ? Quelles poussières le temps dissémine-t-il dans les rouages d’un amour si lointain ? C’est dans un matin bleu à travers les volets que La Douleur répondra à cette question. Une chose est sûre, le titre expose la volonté de Duras et Finkiel d’aller droit en profondeur, sans édulcorer.

Corentin

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