Festival Art Rock 35e édition: Let’s Dance !

Depuis 35 ans le festival pluridisciplinaire Art Rock a trouvé sa place en la petite ville de la côte armoricaine de Saint-Brieuc en Bretagne. Chaque année c’est 3 jours de festival, plus de 70 000 spectateurs, 10 lieux de concerts, spectacles, installations et expositions et plus de 400 artistes qui se donnent rendez-vous en ce week-end de Pentecôte, et pour la première fois Pensées Parisiennes m’a demandé de m’y rendre : compte rendu.

 

 

Qualité principale du festival, la diversité des événements qu’Art Rock propose est une caractéristique qui le distingue des festivals auxquels je me suis rendue jusque là. Art Rock cherche à mêler les arts sous toutes ses formes, concerts, expositions, performances, spectacles et art culinaire, c’est un véritable village de festivités qui s’est installé à Saint-Brieuc ces 18, 19 et 20 mai derniers.

Cette année sous le thème « Let’s dance » en hommage à David Bowie, c’est avec les spectacles de danses contemporaines My rock et My ladies Rock dirigés par Jean-Claude Gallotta et l’exposition de Philippe Decouflé qu’Art Rock ouvre le bal.

La couleur est annoncée, j’arrive en ce deuxième jour de festival qui bat son plein quand je pose le pied à la gare briochine (gentilé des habitants de Saint-Brieuc, si ça c’est pas mignon déjà). Répartis en plusieurs endroits dans le centre-ville, les lieux de concerts se concentrent néanmoins dans un petit périmètre, facile de voguer de l’un à l’autre. A l’intérieur même du festival on retrouve la grande scène pour les grandes têtes d’affiche, la scène B elle, est concentrée autour de la mairie et d’une cathédrale majestueusement posée là. Je passe près de l’entrée sans encore oser m’y frotter. Un ensemble de chants lyriques féminins s’élèvent de derrière les bâtiments en pierre : Je suis au bon endroit. Commerces, terrasses, restaurants, les festivaliers profitent de ce soleil éclatant (qui durera tout le week-end) et de l’art de rue qui se mêle aux joyeuses fanfares. J’arrive sous un chapiteau, c’est « Le Village », où l’on retrouve sur scène nos chers amis parisiens des Musiciens du métro et Rock’N’Toque, la brigade la plus rock de l’ouest composée de chefs étoilés qui proposent des plats plus qu’accessibles et de qualité. Musique live et street gastronomie pour une ambiance de fête. L’accès au Village, ainsi qu’au musée et à La Passerelle, où l’on peut voir les expositions de Robert Longo et la fabuleuse initiative prise par l’équipe du média Adscite, qui en 2017 a demandé aux artistes d’Art Rock de dessiner un autoportrait sur feuille noire, rassemblés ici pour l’occasion. L’accès à ces différents sites se fait gratuitement, pour le bonheur de tous on peut y croiser toutes les générations, et l’après midi ressemble à un grand rassemblement de famille, réunie autour de la bonne musique et de la bonne cuisine. Que demander de plus ? On n’oubliera pas de mentionner la projection également gratuite du fabuleux programme audiovisuel de films d’animation Art Futura Show.

 

Samedi. J’arrive à temps pour la conférence de presse des Therapie TAXI. Adélaïde, Raphaël et Renaud la « nouvelle hype » « banquable » selon le présentateur, s’installent sur les canapés en cuir de la maison du festival pour 30 minutes d’interview sous les yeux d’une minime flopée de journalistes. Rapport à la provoc’ et critique de la bien-pensance, c’est d’emblée le guitariste et chanteur Raphaël qui tient le micro du jeune groupe de la scène française actuelle. On pourrait relever les petites frasques du présentateur qui n’a de cesse d’argumenter dans un sens où Therapie TAXI ne suit pas. Les « petits frères et sœurs de Fishbach et Feu! Chatterton » pour palier le manque de ressemblance mais les regrouper sous la bannière du slam-slash-chanson française. On est peu convaincus. Targué avec ironie d’un «hédonisme triste », le groupe n°1 en Belgique avec son titre en featuring avec Romeo Elvis sur Hit sale, connu pour son langage cru et sans pincettes comme dans Salop(e), me frappe par sa jeunesse, mais après tout, je comprends maintenant pourquoi certains de leur titres sonnent très juste. On sent qu’avec ce genre d’affirmation, bien que vraie, puisque la vie quotidienne d’un « jeune de notre âge » est source d’inspiration pour le groupe, l’image très réduite de trois gamins insolents et vulgaires, soit à nouveau ancrée dans les esprits inhabitués et cloisonnés .« Et sinon Therapie Taxi, la vulgarité dans vos textes qu’est ce que ça évoque ? Vous n’avez pas peur de vous attirer les foudres dans notre époque actuelle ? » cherche d’ailleurs le présentateur. Ce à quoi le groupe répond savamment avec cette verve qui leur semble indéfectible, la chanteuse stoïque, la moue comme fatiguée de la question, et Raphaël entamant la réplique et la défense d’une morale jusqu’au-boutiste intelligente.

Plus à l’aise en festival, le live reste toujours selon Raphaël, ce qu’ils préfèrent et ce qui les fait vibrer. Fin de la conférence, pas de questions des journalistes, les Therapie TAXI, déçus, semblaient avoir encore envie de tâter de leur répartie. Ne connaissant pas assez leur parcours et le groupe en lui-même, j’aurai juste voulu leur demander leur âge, mais à défaut de passer pour les vieilles autruches que j’ai critiquées plus haut, j’ai réalisé qu’en réalité, ils auraient pu être mes potes de lycée. Déjà un deuxième album en tête pour le groupe, j’attends de voir ce qu’ils vont nous donner sur scène tout à l’heure.

Arrive ensuite sur le canapé la très plébiscitée, chouchoute de la critique, animal déguisé en madone au look d’une Françoise Hardy made in 2018 : Clara Luciani. Mêlant héritage de la chanson française et sonorités actuelles, la grande dame déclare ne pas vouloir pasticher les années 60, 70, pour ancrer sa musique dans notre époque. Clara Luciani, arrivée à Paris peu après sa majorité, est successivement chanteuse de La Femme, puis en duo avec Maxime Sokolinski pour le groupe dream pop Hologram. Après un chagrin d’amour, l’artiste se met à écrire, et sort cette année en solo Sainte-Victoire, son album à succès. La scène, elle avoue en être aujourd’hui accro pour l’adrénaline et le défi constant de dompter sa pudeur. Toute en douceur et en finesse, la chanteuse au cœur on l’espère, guéri par la musique et grisé par le succès, rappelle que son album n’a pas vocation à avoir une dimension politique, après que le présentateur ait ramené sur la table le #balancetonporc et la corrélation entre le titre La grenade et les revendications actuelles des femmes. Non, « l’album est avant tout un disque sur mes émotions ». A l’instar des traditionnelles reprises francophones des yéyés, de Sylvie Vartan à Marie Laforêt entre autres, Clara Luciani s’est aussi brillamment illustrée dans la reprise de titres outre-atlantique dans la langue de Molière. On peut la retrouver sur une reprise de Blue Jeans de Lana Del Rey et de Come as you are de Nirvana qu’on a pu voir sur France Inter début mai. Dans tous les cas, chaque événement, la chanteuse a ce don pour les poétiser avec justesse.

Sur scène, on la retrouve dans cette étrange intimité exhibée au public, déjà conquis, de la scène B. Avec son groupe de musiciens, elle envoûte de sa voix velours les cœurs en plein air. Et de jeunes en moins jeunes, on chante ses textes qui agissent pour certains comme un totem, de Monstre d’Amour à Drôle d’époque, on se sent comme électrisé par la présence de l’artiste. C’est même un rappel à la fin du concert, quand la chanteuse demande au public ce qui lui ferait plaisir, qu’on se rend compte de sa spontanéité et de son naturel. C’est sa reprise en français de La Baie de Metronomy qui remporte l’unanimité, scandée par un groupe de jeunes adolescents à côté de moi, qui connaissent les paroles par cœur et dansent goulûment sous nos mines amusées.

On rejoint Therapie TAXI sur la même scène, et déjà je me trompe en pensant qu’ils étaient programmés sur la Grande Scène. J’arrive donc au tout début du concert, à mille kilomètres de la scène tant la foule s’est amassée dans le petit espace. En jouant des coudes je parviens à me frayer un chemin jusqu’aux premières lignes. Plus tard on me dira (et je crois que c’est même le chanteur qui l’avait mentionné) qu’ils avaient peur de jouer dans un grand espace à cause des débordements. Je suis donc prévenue pour mon premier concert de Therapie TAXI, et je comprends vite de quoi il s’agit. Un show d’une heure dont on ressort quasi en sueur, une performance folle et des artistes qu’on sent proches de nous. Forcément Hit sale et Salop(e) y passent, mais je découvre d’autres morceaux musicalement effervescents et sacrément jouissifs comme Cri des loups ou encore Pigalle de leur EP sorti en 2017. Sur scène, ils me font un peu penser aux lives  participatifs des Salut C’est Cool, le guitariste appelle deux personnes du public, une fille et un garçon à monter sur scène pour une chanson inédite: Bisou tendre. Belle initiative du chanteur, dommage qu’il ait mal choisi son couple… Chanson explicite et sensuelle, le délire du groupe ne matche pas avec les deux jeunes gens montés sur scène qui ont passé le moment à se filmer et à se prendre en photo. On a senti que Raphaël, excédé, tentait avec difficulté de les faire rentrer dans sa danse. Personnellement, j’ai vraiment cru qu’au son de « Fais des bisous tendres », son but était de créer quelque chose d’osé sur scène. Dommage. Côté ambiance, c’est l’apothéose et encore une fois je suis surprise de la performance live du groupe. Une ode décomplexée et sans prétention (et dansante) à notre jeunesse et à nos vies simples faite de soirées, de copains, dérapages, déconfitures et de déboires amoureux mêlant rap, électro et pop, c’est bien ce qui marche avec Therapie TAXI.

 

Le concert terminé, j’ai juste le temps d’aller écouter le final du grandiose Lee Fields, accompagné par les musiciens de The Expressions. Tout droit venu des États-Unis, ce roi de la soul clôt le concert avec son titre Faithful Man de l’album éponyme sorti en 2012. Little JB comme on le surnomme parfois fait place à la mythique Catherine Ringer, venue interpréter son nouvel album sur la grande scène : Chroniques et Fantaisies. On savait qu’on ne couperait pas à Marcia Baila et Andy, morceaux emblématiques de son duo avec Fred Chichin dans Les Rita Mitsouko, et c’est avec plaisir qu’on voit le public se mettre à chanter en se remuant. Catherine Ringer, à la performance vocale sublime et à la voix inégalée et unique, du grave au soprano époustouflant, me convaincs moins avec ses dernières compositions. C’est une foule nombreuse mais timorée qui salue l’artiste et ses musiciens en cette deuxième soirée de festival.

Le soir après les concerts les festivaliers se déversent dans les petites rues de Saint-Brieuc, pour le plus grand plaisir des nombreux bars, restaurants et boulangeries ouvertes jusqu’à 3h du matin pour l’occasion. C’est ce qu’on retiendra surtout, cette atmosphère de fête de la musique tardive dans la ville, d’innombrables afters à droite à gauche. Plutôt safe malgré les festivaliers alcoolisés et la présence policière déployée suite à l’annonce de la fuite d’un fiché S dans la région qui ne réussit pas à perturber le festival, célébration de la musique et de la joie de vivre comme on sait bien le faire. Malgré le vent froid du soir, les fêtards sont nombreux, et la bringue continue. D’un autre côté, je pense aux bénévoles rencontrés au cours de la soirée qui dorment sûrement déjà, dans des tentes avec 2 ou 3 chaudes couvertures.

Dimanche. Dernier jour d’Art Rock, le soleil ne faiblit pas, la ferveur des festivaliers non plus. Déçue de ne pas pouvoir aller voir Chassol et Juliette Armanet au Grand Théâtre qui sont déjà complet, je me rappelle que ce soir, Orelsan est programmé sur la grande scène. A la maison du festival j’aperçois deux artistes complètement barrés, l’un recouvert de tatouages, l’autre à la moustache de Vercingétorix et au short type vacancier du Club Med : ce sont les membres du groupe Idles que je ne connais pas. Musiciens post-punk débarqués de Grande Bretagne, j’eus vite fait de les titiller à propos du mariage princier de ce samedi, ce à quoi le chanteur me répond avec une expression de dégoût sur le visage. Adorables garçons, sympathiques et parlant un peu français, je les retrouve sur les devants de la scène B, accolée à la barrière de sécurité.

Quand se massent derrière moi de vrais fans du groupe, manteaux en cuir et cheveux longs, je sais que je n’ai pas à faire à des chanteurs de variété, apriori vérifié pendant les toutes premières minutes du concert où le chanteur à la voix brut s’égosille et harangue la foule déjà en transe. J’adore. Pas vraiment habituée au style musical, je découvre un groupe déjanté au look qui tranche. Derrière moi le super fan se verse une bière entière dessus avant de lancer un pogo géant. On se laisse prendre au jeu et ça fait du bien, les musiciens furieux et tapageurs ont déjà trop chaud et n’hésitent pas à sauter dans la foule pour faire corps avec elle, dans la sueur et la frénésie. Anecdote qui ne m’a cependant pas empêchée de profiter du concert, on aurait bien aimé que le groupe voit la main aux fesses qu’un prépubère de 15 ans m’a collée pendant le show, et que comme Sam Carter des Architects à Lowlands, il affiche le goujat devant tout le monde. A croire que les sermons actuels ne changent pas toutes les mentalités. Pour éviter toute anicroche, parce qu’il n’y a rien de pire que de se battre et de s’énerver en festival, je fais déguerpir le louveteau malpropre à coup de menaces, enjointes par mon pote stock à côté de moi (Merci à lui s’il passe par là). Passons. C’est un public jeune d’ailleurs qui se retrouve devant Idles, et le fan des fans (celui de la bière) monte même sur scène. A la limite de se faire rattraper par la sécurité, il est accueilli par le groupe pour chanter un de leur titre, avant de se jeter dans la foule pour un moment de gloire bien mérité.

22h30, il n’y a presque plus d’espace de libre devant la Grande Scène. On annonce l’arrivée imminente du rappeur que tout le monde attendait. Primé aux Victoires de la musique de cette année pour son album  La fête est finie, Orelsan était une belle promesse d’Art Rock pour sa 3e venue, permettant de dresser un pont entre les différents styles musicaux. Car ce qu’on retient surtout de tous ces concerts, et encore une fois avec celui d’Orelsan, c’est la vocation des artistes à performer de vrais shows. On salue les prouesses techniques et mises en scènes de l’artiste qui n’a plus à faire ses preuves. Simple et sans superficialité, le rappeur de 35 ans reprend son rôle de bon pote qu’on aimerait tous avoir. Celui qui raconte sans fard les anecdotes d’une vie avec ces mots qui font mouche. On ressort du concert avec le souffle coupé et des tensions dans les jambes d’avoir trop sauté. Enfin on prend un coup de chaud avec Petit Biscuit, dont on ne comprend pas trop la programmation, électro pour le coup, mais qui arrive toujours à mettre le feu avec ses titres Jungle et Sunset Lover.

Le festival Rock se termine avec du vrai Rock Glam, apporté par le groupe au style excentrique HMLTD dans l’atmosphère tamisée du Forum, transformé en sous-sol underground pour l’occasion. Mélange de ska, punk, electro, glam rock et expérimentations musicales, HMLTD livre encore une fois une prestation à la hauteur du reste des artistes d’Art Rock.

On termine avec une autre découverte saisissante, le rappeur Pihpoh des Musiciens du métro, avec qui nous avons pu avoir un entretien. Électron libre belfortain aux textes rythmés et poétiques, Piphpoh est issu de plusieurs formations musicales, du funk, du jazz en passant par l’électro, il est l’instigateur du super concept « J’irais chanter chez vous », une web série où le rappeur va frapper aux portes pour chanter dans les foyers. Passée l’audition de la RATP qui l’emmène à l’Olympia en novembre 2018 pour l’anniversaire des 20 ans des Musiciens du métro, Pihpoh s’est illustré de nombreuses fois en premières parties d’artistes d’exceptions comme IAM, Deluxe, Disiz et Orelsan. Rappeur aux valeurs d’or, il se rend également dans les prisons et les établissements scolaires afin d’animer des ateliers d’écriture et partager l’amour de la musique. En prévision d’un EP idéalement à l’automne prochain et d’un album, on lui souhaite d’être invité l’année prochaine sur la Scène B du festival Art Rock 2019.

En somme Art Rock, véritable rendez-vous des talents et célébration des arts, a su pour sa 35e année, malgré les histoires quelque peu conflictuelles concernant la reprise de la direction du festival qui ont alimentées les potins, conserver son objectif de décloisonner les genres et les public, et faire rayonner au cœur du centre-ville de Saint-Brieuc, l’esprit intact d’un festival plein de surprises.

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