Où l’amour s’échappe – Rafiki, de Wanuri Kahiu

Pas de Roméo chantant sous un balcon, mais deux Juliette se prouvant leur amour par des chorégraphies entre deux voitures ou la préparation d’un nid douillet dans une camionnette abandonnée, à l’abri des regards. Dans son nouveau film Rafiki, Wanuri Kahiu emprunte à Shakespeare la rivalité entre deux familles et l’amour entre leurs filles respectives pour évoquer la difficulté de la société kenyane à accepter l’homosexualité et plus largement, progresser vers des libertés pour toutes et tous.

 

La ligne dramatique est parfaitement lisible : l’amour qui naît, grandit puis est contraint par un ordre moral ; l’ambition de dénonciation est évidente, un peu appuyée dans les dialogues et les regards (notamment avec le discours un peu fabriqué du pasteur rétrograde, qui vante les mérites du couple hétérosexuel avec ferveur). Dans cette simplicité, on s’attache aux deux lycéennes qui conduisent le récit, Kena et Ziki, littéralement hautes en couleurs, avec leurs vêtements toujours plus extravagants et inventifs, qui répondent au vert et violet, couleurs respectives de leur père qui se présentent l’un contre l’autre aux élections.

La délicatesse de leur rencontre, de rapprochements balbutiés en baisers doux et passionnés, leur naïve dose d’espoir de vivre leur histoire librement deviennent séduisantes lorsque la BO vient claquer à nos oreilles. Tantôt rythmée de rappeuses de Nairobi, tantôt ralentissant les battements de cœur, la chaleur des musiques nous fait entrer dans un rapport intime avec les personnages et vient épouser les contrastes de tempérament des deux héroïnes. Un lien renforcé par ce que l’image tente de créer avec une mise en scène qui s’approche des visages avec peu de profondeur de champ, quand les filles parviennent à se retrouver seules.

Les influences du clip permettent à Rafiki de s’ancrer dans une temporalité elliptique. D’une part Kena et Ziki filent à vive allure, se promettant de devenir « quelque chose », tandis que leurs proches (excepté le père de Kena) continuent de s’aveugler, de se fier aux commérages de certaines et à la sorcellerie de certains. Des scènes caractéristiques reviennent mettre l’accent sur le caractère figé de cette société : des après-midis au bar, dans la maison de la mère de Kena, au prêche du pasteur, mettant le couple toujours face à la violence, verbale et physique, sous-jacente puis très présente. Il faut trouver des espaces à l’extérieur de ce monde rond, de ces rues et ces carrefours fréquentés, éprouver le soleil sur les toits ou en haut de la montagne, pour se convaincre que cette vie est tangible, vraie.

Le fait que le film n’ait pu passer la censure au Kenya est symptomatique du malaise que ce sujet et son propos provoquent en Afrique de l’Est. Se pose la question du public visé… Gage à la réalisatrice de trouver des moyens de le diffuser auprès des concernés, afin qu’il ne soit pas qu’une découverte du mouvement Afrobubblegum pour les Européens qui ont produit Rafiki.

Au cinéma depuis le 26 septembre.

Corentin

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