Placer sa voix, déplacer son cœur – Cold War, de Pawel Pawlikowski

Un compositeur et une chorégraphe écument la campagne polonaise pour recueillir des voix de jeunes gens, trouver les perles qui formeront leur nouvelle troupe. Ces voix nous cueillent, quelque part là-dedans, entre l’estomac et le sternum, tout comme ces visages qui s’ouvrent devant la caméra de Pawel Pawlikowski, véritablement à l’écoute de tout ce qui traverse un corps qui se met à chanter. Nous sommes transportés dans cette Pologne de l’après-guerre (la seconde) en quelques plans, filons à travers ces visages anonymes, auxquels le noir et blanc contrasté apporte une stature, une majesté, à la limite de l’austérité. Selon ces mots, même si le cinéaste n’aime pas se répéter (son précédent film Ida, était lui aussi en noir et blanc), il n’a pas trouvé les couleurs de la Pologne de ces années-là. Peut-être que les couleurs naissent dans nos têtes lorsque les chants traditionnels s’élèvent, et que les danseurs s’animent.

La guerre froide dont répond le titre Cold War, n’est pas tant celle politique qu’on connaît tous (elle sert de toile de fond à l’intrigue, jusqu’à la déjouer), que celle d’un amour dont nous explorons les méandres entre l’URSS et Paris. Wiktor (Tomasz Kot) est le compositeur précédemment évoqué, plutôt laconique, Zula (Joanna Kulig) est une jeune femme blonde au fort tempérament faisant partie de la troupe formée par Wiktor. Leur amour et patient, silencieux et brûle dans leurs regards mutuels que le cinéaste polonais met en scène avec beaucoup de justesse : il focalise notre regard sur le leur, notamment dans les plans les plus chargés (les représentations de la troupe, les réceptions mondaines), ce qui donne une force et une précision à l’ensemble. Nous lisons les allers et venues de cette passion sur les visages de Zula et Wiktor. L’amour est d’abord charnel, jusqu’à ce que les mots, en français, viennent brouiller quelque chose. C’est aussi le jazz qui entre en jeu, vient apporter une autre teinte au film et à la relation, plus mondaine. Nous sommes encore une fois époustouflés lorsque Zula entonne une version jazz d’un chant traditionnel polonais entendu chanté par le cœur auparavant. La métamorphose du couple au long des années rend physique le rapport de l’un à l’autre, la course du temps, les jeux de jalousie qui s’échafaudent parfois malgré eux, entre ceux qu’ils sont et ceux qu’ils montrent.

L’histoire se déroulant sur une vingtaine d’années, le récit est très elliptique, ce qui le fait perdre en force dans la deuxième partie. Les bribes entrecoupées de noir font s’étioler le rythme, et le fatalisme à la russe qui l’emporte nous laisse une sorte de frustration. L’amour a perdu de son électricité, et ce manque de souffle transparaît naturellement dans la mise en scène…

Pawel Pawlikowski déroule à nouveau la puissance de sa mise en scène, qui manque parfois d’impertinence, mais a le mérite de nous faire entrer en quelques secondes dans des atmosphères, des paysages géographiques et poétiques qui laissent en nous un souvenir corporel.

 

Corentin

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