Au risque de s’enflammer – Burning de Lee Chang-dong

Il suffit d’un peu de beuh, Miles Davis dans la caisse et tout peut commencer. La trompette fera jaillir du corps en transe, bras tendus vers le ciel, le sens de la vie. C’est l’idée qui semble transparaître du visage mystérieux de Ben, personnage jeune, beau et immensément riche (en témoignent sa Porsche et son appartement luxueux), qui ne cesse d’agacer Jongsu, la vingtaine, obligé d’enchaîner les petits boulots pour subvenir à ses besoins, tandis qu’il se lance dans l’écriture de son premier roman. « Qu’est-ce qui lie ces deux hommes que la société oppose ? », me lancerez-vous. Une femme, bien entendu, prénommée Haemi et voisine d’enfance de Jongsu dans la campagne en périphérie de Séoul.

 

Lee Chang-dong, réalisateur coréen revient sur les écrans, huit ans après Poetry, film ayant obtenu le prix du scénario à Cannes. Il était question d’une grand-mère souhaitant apprendre à écrire des poèmes, tout en ayant à sa charge son petit-fils, collégien taciturne avec le viol d’une camarade de classe sur la conscience.

Ici, dans Burning, en salles depuis le 29 août dernier, le Coréen déploie une intrigue plus mystérieuse autour du trio présenté précédemment, à la lisière du fantastique. Le film s’ouvre sur la rencontre fortuite entre Haemi et Jongsu, première fois qu’ils s’adressent la parole depuis le collège. Le jeune homme ne semble plus la trouver aussi « moche » qu’à l’époque et à force de tromper leur solitude à deux, Jongsu finit par tomber follement amoureux d’Haemi. Mais lorsque Ben vient compléter le triptyque, les relations se floutent.

Par une mise en scène subtile des paroles et des gestes échangés, on assiste impuissant aux mauvais choix de Jongsu pour s’assurer l’amour de sa dulcinée (comme la traiter allègrement de pute)… Un complexe d’infériorité face à Ben peut-être, qui s’inscrit dans le film par le fait que Jongsu est souvent seul dans le cadre, à l’écart. Et lorsque cet écart se réduit, c’est pour laisser Haemi prendre son envol, avec une liberté qui lui est propre, malgré la tristesse qui émane d’elle. Mais le film ne s’arrête pas là et la passion de Jongsu tourne à l’obsession. Un basculement s’opère, une colère sourde monte, et le tourment du personnage est sublimé par la musique de Mowg, guitares qui tendent l’action et entrent en écho avec le montage au tempo changeant, égrenant quelques notes  de stupeur.

Le mystère qui entoure toute l’histoire nous captive grâce au jeu d’acteur vraiment très juste, à la précision des regards indécis qu’on pourrait interpréter de mille façons et surtout aux dialogues. Ciselés, ils sont souvent imagés et possèdent un caractère prophétique qui marque les mots dans notre esprit. Comme Jongsu, ils tournent et tournent dans notre tête, nous étudions leur trajectoire, leur véracité. Par exemple, Haemi assure être tombée petite dans un puits et avoir été secourue par Jongsu. Lui ne se remémore plus cet épisode et les différentes personnes qu’il consulte lui donnent des avis différents quant à l’existence même du puits qu’évoque Haemi. Il faudrait sans doute « oublier qu’il n’existe pas ».

Au-delà du trio amoureux, Lee Chang-dong met en confrontation la ruralité et le monde urbain, autant socialement que graphiquement, géographiquement même. L’existence laborieuse à la ferme, qui renferme des souvenirs sans vie et le paysage terne de l’herbe jaune et des serres en plastique sont mis face à la ville à la fois rectiligne et à l’architecture compliquée, sinueuse. La Porsche de Ben, souvent suivie de la camionnette de Jongsu fait la jonction entre ces deux espaces.

Burning épate par le brio de sa mise en scène, ses références à Murakami et Faulkner, son découpage qui ne cesse de réinventer le point de vue, réaction à la sensibilité de Jongsu.

 

Corentin

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *