« Tom à la ferme » : sur le plancher des vaches

Mise en scène par Jessica Czekalski et Alexandre Dolle, d’après le texte du dramaturge québécois Michel Marc Bouchard, Tom à la ferme est (presque) un huis clos fascinant partagé entre thriller psychologique et humour incisif. Troisième création de la compagnie Stasima, la pièce jouée au théâtre de la Manufacture a reçu un accueil chaleureux du public, et à juste titre.

Tom n’est pas du genre champêtre. Il aime les bruits et les lumières de la ville. Il aime quand ça va vite. Puis quand ça va trop vite, qu’il a besoin d’une pause pour respirer, ce qu’il préfère par dessus tout, c’est partir à Ajaccio avec son mec. On peut dire que ça fonctionnait plutôt bien, jusqu’à ce que ce dernier meurt accidentellement, à deux pas de la boîte de pub où ils travaillent tous les deux. Il se retrouve alors dans la campagne profonde, chez la famille du défunt, pour assister aux funérailles. Dans la ferme familiale, il découvrira que l’existence de l’homme avec qui il partageait sa vie a été, depuis très longtemps, marquée par le mensonge.

C’est devant cette fosse aux lions que le spectateur est lâché, les mains moites et le coeur battant comme seule protection face au spectacle déchirant d’une mère (Nadine Ledru) dans l’ignorance qui assiste aux dialogues passifs-agressifs de Tom (Alexandre Dolle) et Francis, son fils aîné (Maxime Keller). Francis sait très bien qui est Tom, et ce pourquoi il est là. Il l’a même eu au téléphone en voulant appeler son frère. C’est ce jour là qu’il a su. Il n’avait pas trop voulu y croire quand ils étaient plus jeunes, quand le guignol qui a avoué à quel point lui et son petit frère filaient le parfait amour. Deux hommes ensemble, ici, ça n’existe pas. Alors il lui a ouvert la bouche en deux, en lui hurlant de fermer sa gueule. Il devra se taire, c’est important, parce que Francis a pris grand soin d’inventer une fiancée fictive à son frère pour cacher son homosexualité à sa pauvre mère éplorée. Contraint à devoir rester pour aider dans la ferme, on assiste à la descente progressive de Tom aux enfers d’un syndrome de Stockholm latent. Il voit en Francis les restes de son amour disparu, tandis que le robuste agriculteur le maltraite comme il l’aurait fait avec son frère. La mère, elle, l’a littéralement adopté. Rongée par la tristesse, elle ne parvient pas à se détacher de Tom. Il est l’une des dernières personnes qui la lie à son fils décédé, avec Sara (Laure Budzinski ou Jessica Czekalski, en alternance), la prétendue fiancée, dont l’arrivée à la ferme va bouleverser toute la petite famille : Francis l’avait décrite comme une grosse fumeuse de cigarettes qui ne parle pas un mot de français. La vérité, c’est qu’elle ne fume pas, et qu’elle a un accent anglais terrible.

La compagnie nous livre une interprétation du texte fidèle et pertinente. Elle a su conserver l’aspect comique de la pièce qui n’est pas représenté dans toutes les adaptations (notamment dans celle du cinéaste Xavier Dolan, diffusée sur Arte à l’occasion de la première semaine de représentation). La création sonore de Maxime Keller, de l’électro volontairement pesante et répétitive accentue l’ambiance anxiogène de Tom à la ferme : elle n’est que plus riche associée aux éléments de danse contemporaine mis en place pour permettre au spectateur de souffler entre deux scènes éprouvantes, sous le regard omniprésent du défunt sans nom ni visage (Nathan Rousselle), qui danse caché derrière un panneau en tissu au milieu de la scène.

Deuil, déni, mensonge, consentement sexuel,… Ce sont autant de sujets sensibles qui sont abordés dans cet ascenseur émotionnel en constante évolution qui nous pousse au plus près de la fragile condition humaine.

Après le succès des représentations à la Manufacture, la tournée 2017-2018 est en cours d’élaboration.

Crédits photos : http://stasima.free.fr/

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