Voyage au pays des courts #1

Alors que l’hiver approche à très grands pas, si le froid vous contraint à rester sous votre couette et que par un malheureux hasard vous venez de terminer la dernière saison de votre série préférée, ces trois courts-métrages étancheront votre soif d’images animées aussi bien qu’un chocolat chaud.

 

Martin Pleure – Jonathan Vinel, 2017

Tout le monde connaît de près ou de loin l’univers de GTA. Une ville typique de la côte américaine, des couchers de Soleil à s’en flinguer la vue, des déambulations solitaires dans les rues, à pied ou en voiture, des courses-poursuites avec les flics quand les étoiles montent au compteur. Le cinéaste Jonathan Vinel (remarqué il y a quelques années avec Tant qu’il nous reste des fusils à pompe) s’est emparé du jeu et ses possibilités visuelles pour réaliser un court-métrage, qu’il a d’ailleurs monté grâce au logiciel interne du jeu. Ce principe est communément appelé le machinima.

Nous retrouvons donc ici Martin, dont les amis ont disparus, et qu’il cherche désespérément à travers la ville. Le film est conduit par une voix-off, celle de Martin, parfois intérieure, d’autres fois il laisse des messages sur les répondeurs de ses amis. Il a une voix douce, très mélancolique qui se perd dans l’immensité de la mer qui s’étend et entre en écho avec le Soleil couchant. Pourtant, au-delà de cette facture d’apparence un peu naïve se dégage une grande violence des images dans les tentatives de Martin pour échapper à cette solitude, lors d’affrontements avec des policiers ou des inconnus dans la rue. La mise en scène des corps en devient très brutale, renforcée par les soubresauts chaotiques de l’animation. Jonathan Vinel parvient à la fois à faire naître une poésie de cet univers, dans les lieux qu’il explore, tout en dégageant cette part de violence inhérente à GTA. On ressent également l’amour de Jonathan Vinel pour le rap US à travers la bande-son du film.

Un extrait du film est à retrouver en suivant ce lien (malheureusement, le court-métrage n’est pas disponible en entier publiquement)

 

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Restons dans le cadre spatial de la côte ouest des Etats-Unis, à Los Angeles, où quatre français ont un dernier jour de rêve à vivre dans la cité mythique avant de rentrer à Paris. C’est la situation initiale de Let’s Make It Count, un projet du collectif les Cardinaux, à retrouver sur leur site. L’idée est simple : quatre courts-métrages qui défilent simultanément sur la page web, et on peut activer le son en glissant sa souris sur un des écrans, ou encore activer le plein écran pour se concentrer sur une seule histoire. Bien sûr, l’intérêt du concept est que les personnages des quatre scénarios interagissent, se rencontrant un court instant ou discutant par téléphone. Ainsi, le spectateur est libre de découvrir l’intrigue dans l’ordre qu’il veut et rejouer le film s’il veut en voir une autre facette, l’attraper par un biais différent. La mise en scène est certes assez uniforme, mais au fond c’est le spectateur qui fabrique un peu sa mise en scène, sa construction de l’intrigue, étant donné qu’il ne peut pas tout voir à la fois. Les quatre personnages ont des parcours plutôt simples, quoique parsemés de rencontres loufoques ; l’expérience vaut aussi le détour pour l’interface du site qui est épurée et pour le mode de lecture intuitif.

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Enfermons-nous maintenant, loin des couchers de Soleil, sous les feux de la scène de l’Opéra de Paris, avec le court-métrage Les Indes Galantes de Clément Cogitore. Dans la pénombre du plateau commencent à s’agiter quelques corps au milieu d’une foule alors que résonne en un lent crescendo la partition de Jean-Philippe Rameau (compositeur du XVIIIème siècle) et ses rengaines lancinantes. Une tension très forte est palpable dans les mouvements saccadés des danseurs de krump (danse née dans les ghettos de Los Angeles dans les années 90, en réaction à des violences policières) qui se suivent dans l’arène formée par une troupe en cercle. La chorégraphie qu’ils exécutent est une adaptation du ballet de Rameau. La caméra de Cogitore est au plus près des corps, spectatrice anonyme de la battle, secouée par les mêmes coups d’épaule qui animent la ronde. Cela pourrait être filmé avec un téléphone tant nous sommes immergés dans la scène. La présence des corps est aussi marquée par le son direct du plateau, où les réactions fusent, après un mouvement réussi par exemple.

La puissance du morceau est transposée avec brio dans la masse des danseurs qui se meuvent, aussi incongru le mélange soit-il entre les époques. Mélange aussi entre les corps, de différentes tailles, corpulences et couleurs de peau, comme pour rappeler combien la danse unit et constitue simplement le vecteur d’une expression universelle. Cogitore parvient également à saisir un fil qui serpente entre les personnes placées tour à tour au centre, une sorte de narration muette qui nous accroche d’un bout à l’autre des six minutes du film. Les corps s’aimantent et se repoussent, comme autant de déflagrations électrisant l’espace. Plus la musique avance et se relance, plus les individus sont inclus dans le mouvement, qui prend de l’ampleur jusqu’à former une seule et unique entité, qu’un plan d’ensemble final vient révéler.

Corentin

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